5 actions à faire immédiatement pour gérer une crise d’hypersensibilité

Vous êtes en train de déborder à l’instant même où vous lisez ces mots ? Descendez de trois lignes et commencez par l’action numéro 1. Tout le reste de cette page attendra que vous soyez revenu.

Les 5 gestes, dans l’ordre

  1. Coupez l’arrivée. Sortez de la pièce. Si cela reste compliqué, fermez les yeux trente secondes et bouchez vos oreilles avec vos mains.
  2. Relancez le souffle. Deux inspirations par le nez, l’une par-dessus l’autre, puis une longue expiration par la bouche. Trois fois de suite.
  3. Redonnez du poids à votre corps. Les deux pieds à plat qui poussent dans le sol, les mains pressées fort l’une contre l’autre, le dos plaqué contre un mur.
  4. Mettez un mot dessus. Dites-vous, à voix basse ou dans votre tête : « une vague de submersion me traverse en ce moment ».
  5. Assurez votre sortie. Une phrase simple pour vous retirer, et toute décision importante reportée à demain.

Cela va redescendre. Cela redescend toujours. Le temps que vous ayez lu ce paragraphe, le plus fort de la vague est peut-être déjà derrière vous.

Ce qui se passe dans votre corps pendant que vous lisez ces lignes

Il y a quelques années, j’ai accepté une invitation au cinéma. J’y suis allé à reculons, avec cette certitude qu’on connaît par cœur quand on est hypersensible : il y aurait forcément une scène. Une seule suffit. Et elle me poursuivrait pendant des semaines.

Elle est arrivée à la trente-cinquième minute. Une image de quelques secondes, presque anodine pour les gens autour de moi, qui riaient encore trois répliques plus tard. Moi, j’avais le cœur qui cognait dans la gorge, les mains moites, et une envie irrépressible de me lever pour quitter la salle. J’ai tenu jusqu’au générique en serrant les accoudoirs. Et j’y ai repensé chaque soir pendant un mois.

Si vous êtes arrivé sur cette page, vous vivez sans doute quelque chose de cet ordre en ce moment. Un trop-plein qui monte, une sensation d’être envahi de partout à la fois, avec l’impression désagréable de perdre le contrôle de votre propre corps. Alors avant tout, laissez-moi vous dire ceci : ce qui vous arrive obéit à une mécanique parfaitement identifiée.

Votre système nerveux traite un volume d’informations considérablement supérieur à la moyenne. Les recherches d’Elaine Aron et de son équipe l’ont montré par imagerie cérébrale : chez les personnes hypersensibles, les zones liées au traitement de l’information et à l’empathie s’activent bien davantage face au même stimulus. Vous captez plus de détails, plus de nuances, plus de signaux faibles dans une conversation ou dans une ambiance. C’est une richesse, la plupart du temps. Et cela devient une avalanche quand le débit dépasse vos capacités de traitement.

À ce moment précis, votre amygdale, la petite structure en amande qui gère l’alerte, prend la main. Elle expédie une décharge d’adrénaline et de cortisol dans tout votre organisme. Votre rythme cardiaque grimpe, votre respiration se raccourcit, votre vision se rétrécit. Et surtout, votre cortex préfrontal, la zone qui raisonne, qui trouve les mots et qui prend les décisions, se retrouve mis hors circuit.

Voilà pourquoi vous êtes incapable de « vous raisonner » pendant une crise. Voilà pourquoi les conseils du genre « détends-toi » ou « relativise » vous donnent envie de mordre. Votre volonté a temporairement quitté le bâtiment, et cela reste parfaitement normal.

C’est aussi la raison pour laquelle les cinq gestes qui suivent passent tous par le corps avant de passer par la tête. On parle au système nerveux dans la seule langue qu’il comprend à cet instant : celle des sensations physiques.

Une dernière chose avant d’attaquer, et elle est importante. Une décharge d’adrénaline se dissipe en quelques minutes dès l’instant où vous cessez de l’alimenter. Ce qui fait durer une crise, c’est ce qu’on continue de lui donner à manger : rester dans le lieu qui déborde, ruminer la scène, ou lutter contre ce qui monte. Les cinq actions servent exactement à ça : couper le carburant.


Action 1 – Coupez l’arrivée

Avant toute autre chose, réduisez le flux qui entre. Sortez du lieu, ou fermez les canaux un par un.

Respirer profondément au milieu d’un supermarché bondé un samedi après-midi revient à écoper un bateau en laissant la voie d’eau ouverte. Vous pouvez y passer la journée, l’eau continuera de monter. La première chose à faire consiste donc à tarir la source.

La version idéale, c’est de partir. Quatre minutes suffisent, et vous seriez surpris du nombre de refuges disponibles partout autour de vous. Les toilettes, quel que soit l’endroit, restent le sas d’urgence universel. Votre voiture aussi, même garée à cinq cents mètres. Une cage d’escalier, le rayon désert au fond du magasin, le couloir derrière la salle de réunion ou simplement le trottoir devant l’immeuble feront parfaitement l’affaire.

Quand partir devient impossible, vous coupez les canaux dans l’ordre de leur puissance. La vue d’abord, parce qu’elle représente près de 70 % de l’information qui vous parvient : fermez les yeux, ou fixez un point neutre et immobile comme un coin de table ou vos propres genoux. Les oreilles ensuite, avec ce que vous avez sous la main. Vos deux paumes posées sur vos oreilles pendant quinze secondes produisent déjà un effet net.

La version discrète : baissez la tête vers votre téléphone comme si vous consultiez un message, et laissez votre regard se poser sur l’écran éteint. Personne autour de vous n’y verra autre chose qu’un geste banal, pendant que vous venez de diviser vos entrées visuelles par dix.

Pendant des années, j’ai pris sur moi dans les repas de famille en me disant qu’un adulte tient sa place à table. Le jour où je me suis autorisé à sortir prendre l’air deux minutes entre le plat et le fromage, tout a changé. Je revenais disponible, présent, capable de profiter des gens que j’aime. Ces deux minutes m’ont rendu des soirées entières.


Action 2 – Relancez le souffle

Deux inspirations courtes par le nez, l’une par-dessus l’autre, puis une longue expiration par la bouche. Trois fois de suite.

Ce mouvement porte un nom : le soupir physiologique. Votre corps le connaît déjà par cœur. Regardez un enfant qui vient de pleurer longtemps, et vous verrez sa respiration se reprendre exactement de cette façon, avec ce petit sursaut d’inspiration qui vient se poser sur la première.

Les travaux menés à Stanford par l’équipe d’Andrew Huberman ont montré qu’il s’agissait du levier le plus rapide dont dispose l’être humain pour faire redescendre son niveau d’activation. Quelques cycles suffisent, là où d’autres techniques demandent plusieurs minutes.

Le mécanisme est simple. Quand l’émotion monte, vos poumons se remplissent de manière inégale et de petits sacs alvéolaires restent affaissés. Le gaz carbonique s’accumule, et votre cerveau interprète cette accumulation comme un signal de danger supplémentaire. La double inspiration rouvre mécaniquement ces alvéoles, pendant que l’expiration longue évacue le surplus et vient activer la branche parasympathique de votre système nerveux, celle du repos et de la récupération.

Retenez une seule règle si vous retenez une seule chose de tout cet article : votre expiration doit toujours durer plus longtemps que votre inspiration. C’est l’expiration qui apaise. L’inspiration, elle, réveille.

La version discrète : le soupir passe totalement inaperçu en réunion, dans un ascenseur ou en pleine conversation. Tout le monde soupire. Contentez-vous de laisser l’air sortir lentement par la bouche entrouverte plutôt que de souffler franchement.


Action 3 – Redonnez du poids à votre corps

Les deux pieds à plat qui poussent dans le sol, les mains pressées fort l’une contre l’autre, le dos plaqué contre un mur.

Pendant une crise, votre conscience quitte votre corps et part se réfugier dans votre tête, où elle tourne en boucle à toute vitesse. Vous vous retrouvez à flotter au-dessus de la situation, avec cette impression étrange d’irréalité que beaucoup d’hypersensibles décrivent et que peu osent raconter.

Le chemin du retour passe par la pression et par le contact. Votre système proprioceptif, celui qui informe votre cerveau de la position et du poids de votre corps dans l’espace, envoie un message de sécurité que les mots atteignent difficilement. C’est le principe même des couvertures lestées, dont l’efficacité sur l’anxiété a été mesurée dans plusieurs études cliniques.

Choisissez celui de ces appuis qui vous est accessible sur le moment. Poussez vos deux pieds dans le sol comme si vous vouliez l’enfoncer, en sentant vos cuisses travailler. Pressez vos paumes l’une contre l’autre à hauteur de poitrine pendant dix secondes, puis relâchez d’un coup. Plaquez votre dos et votre nuque contre un mur, un dossier ou une portière de voiture. Posez votre manteau, votre sac ou un coussin sur vos cuisses, et laissez-vous ressentir ce poids.

Si le mental continue de galoper, ajoutez la version courte de l’ancrage sensoriel. Nommez cinq choses que vous voyez autour de vous, puis quatre choses que vous entendez. Les deux premiers niveaux suffisent amplement, et ils forcent votre attention à revenir dans la pièce plutôt que dans le scénario.

La version discrète : assis à une table, croisez les mains et pressez-les l’une contre l’autre sous le plateau. Le geste reste invisible, et l’effet arrive en quelques secondes.


Action 4 – Mettez un mot dessus

Nommez précisément ce qui vous traverse, à voix basse ou dans votre tête.

Voilà l’action la plus étrange des cinq, et pourtant l’une des mieux documentées. Matthew Lieberman et son équipe de UCLA ont observé par IRM ce qui se produit quand une personne met un mot exact sur son état émotionnel : l’activité de l’amygdale diminue, pendant que le cortex préfrontal se réactive. Autrement dit, nommer remet en marche la partie de votre cerveau qui venait de s’éteindre.

La formulation compte énormément. « Je vais mal » reste trop vague pour produire un effet, parce que votre cerveau a besoin de précision pour reprendre la main. Cherchez le mot juste et posez une distance dans la phrase :

  • « Une vague de submersion me traverse en ce moment. »
  • « Ce que je ressens là, c’est de la saturation sensorielle, et cela va redescendre. »
  • « Il y a de la colère qui monte, et derrière elle je perçois de la fatigue. »

Vous remarquerez la nuance : on dit il y a de la colère plutôt que je suis en colère. Cette petite distance grammaticale change la position que vous occupez. L’émotion devient quelque chose qui vous traverse au lieu de devenir votre identité du moment.

Enrichir votre vocabulaire émotionnel constitue d’ailleurs l’un des investissements les plus rentables quand on est hypersensible. Les chercheurs appellent cela la granularité émotionnelle, et les personnes qui la développent régulent leurs états bien plus vite que les autres. Saturation, débordement, irritation, tristesse sourde, épuisement, honte, insécurité : plus votre palette s’affine, plus vous reprenez la main rapidement.

La version discrète : les lèvres qui bougent à peine suffisent. Vous pouvez aussi taper la phrase dans les notes de votre téléphone, ce qui produit un effet très proche.


Action 5 – Assurez votre sortie

Une phrase simple pour vous retirer, et toute décision importante reportée à demain.

C’est l’action dont personne ne parle, et elle évite pourtant la moitié des dégâts.

Une crise d’hypersensibilité se produit rarement seul dans un placard. Elle arrive au milieu d’un dîner, en pleine réunion, dans une conversation avec quelqu’un qu’on aime, ou dans une file d’attente derrière trois personnes. Et à cet instant précis, deux réflexes coûtent très cher : rester en serrant les dents jusqu’à l’explosion, ou partir en claquant la porte avec des mots qu’on regrettera longtemps.

Préparez donc votre phrase de retrait à l’avance, et gardez toujours la même. Elle doit être courte, honnête et préserver la relation. Voici trois formulations qui fonctionnent remarquablement bien :

  • « J’ai besoin de cinq minutes, je reviens tout de suite. »
  • « Là je sature un peu, on reprend cette conversation tout à l’heure ? »
  • « Je suis fatigué, je vais rentrer maintenant. La soirée était belle. »

Ajoutez à cela une règle absolue, celle que je m’applique depuis des années : pendant une crise et dans les heures qui suivent, aucune décision importante. Aucun message envoyé, aucune conversation décisive, aucun engagement pris, aucune démission déposée. Votre cortex préfrontal étant hors circuit, la personne qui déciderait à cet instant est celle qui déciderait le plus mal.

Un dernier point, et il vous épargnera beaucoup de découragement. Le contrecoup arrive souvent le lendemain. Vous vous réveillerez peut-être vidé, irritable, avec cette impression pénible d’avoir régressé. C’est simplement votre organisme qui évacue la charge, exactement comme des courbatures apparaissent le surlendemain d’un effort. Accordez-vous une journée douce, allégez ce qui peut l’être et laissez le système redescendre à son rythme.


Ce que vous pouvez mettre en place dès demain

Ces cinq gestes s’entraînent à froid, comme des gammes. C’est même la condition pour qu’ils se déclenchent tout seuls le jour où la vague arrive, parce que vous serez alors bien incapable d’aller relire une page web.

Votre trousse de secours sensorielle

Un petit sac, toujours dans votre sac principal, contenant une paire de bouchons d’oreilles en mousse ou en silicone, une paire de lunettes de soleil même en hiver, un roll-on d’huile essentielle de lavande ou de petit grain, une petite bouteille d’eau et un objet à triturer entre les doigts. Cela pèse deux cents grammes et cela vous sauvera une dizaine de situations par an.

Votre fiche d’urgence personnelle

Recopiez les cinq gestes sur une carte, photographiez-la et mettez cette photo en favori dans votre téléphone. Certains de mes lecteurs en font même leur fond d’écran de verrouillage pendant les périodes chargées. L’idée reste la même : au moment où votre cerveau lâche, l’information doit se trouver à un seul geste de distance.

Le repérage de vos refuges

Dans les lieux que vous fréquentez régulièrement, votre bureau, la maison de vos parents, votre salle de sport ou le centre commercial habituel, identifiez à l’avance l’endroit où vous pourrez vous poser quatre minutes. Faites-le un jour où tout va bien. Le jour où vous en aurez besoin, vous saurez exactement où aller, et cette simple certitude fait déjà baisser la tension d’un cran.

L’entraînement des gestes

Pratiquez le soupir physiologique trois fois par jour pendant une semaine, à des moments parfaitement calmes. Au feu rouge, avant d’ouvrir votre boîte mail ou au moment de vous coucher. Vous créez ainsi un automatisme que votre corps saura retrouver sous pression.


Vous venez de traverser quelque chose, et vous êtes toujours là

J’ai mis quarante ans à comprendre que cette intensité qui me submergeait était exactement la même faculté qui me faisait percevoir ce que personne d’autre autour de moi ne remarquait. La finesse d’intuition, l’empathie profonde, la capacité de vibrer sur un détail que les autres traversent sans le voir : tout cela vient du même endroit que les crises.

Pendant très longtemps, j’ai essayé de me blinder pour devenir « normal ». Chaque fois que je me coupais de ma sensibilité, je me coupais de moi-même. Et cela m’a coûté beaucoup plus cher que je pourrais le raconter en une page. Je vous en dirai davantage un autre jour, notamment le passage où je suis mort à cause de ça. Oui, vous avez bien lu, et c’est une autre histoire.

Ce que je sais aujourd’hui, c’est que la traversée s’apprend. Les cinq gestes de cette page constituent le socle, celui que je pratique encore chaque semaine. Ils demandent quelques répétitions avant de devenir naturels, et ensuite ils vous accompagnent pour la vie.

Vous êtes revenu jusqu’ici. La vague est passée. Et vous êtes toujours là.

À garder sous la main

  1. Coupez l’arrivée
  2. Relancez le souffle
  3. Redonnez du poids à votre corps
  4. Mettez un mot dessus
  5. Assurez votre sortie

Photographiez cet encadré, ou imprimez-le et glissez-le dans votre portefeuille.


Une note pour finir. Une surcharge d’hypersensibilité se déclenche à partir d’un environnement identifiable, elle culmine puis redescend en quelques minutes une fois la source coupée. D’autres états lui ressemblent tout en relevant d’un accompagnement différent : une attaque de panique surgit souvent sans déclencheur apparent, s’accompagne d’une peur intense de mourir ou de devenir fou, et laisse fréquemment derrière elle la crainte d’une nouvelle attaque. Si vos épisodes se rapprochent, si vous vous mettez à éviter des lieux ou des situations au point que votre vie se rétrécit, ou si la détresse persiste bien après la redescente, un psychologue ou un médecin saura vous accompagner utilement. Demander de l’aide fait partie des gestes de régulation, au même titre que les cinq précédents. Si vous traversez une période difficile et que vous souhaitez en parler, je peux vous orienter vers les ressources adaptées, écrivez-moi simplement.